Tente rouge et tentes rouges

Tente rouge © Daniela Brzeski
© Daniela Brzeski

Une tente rouge est avant toute chose un événement, c’est-à-dire un lieu et une durée. Elle ne circonscrit pas seulement un espace et un temps ; elle crée un espace-temps qui se superpose, se substitue à l’espace-temps universel. Dans cet espace-temps, des femmes se rencontrent. Souvent, elles ne se connaissent pas. Et sous la tente rouge, leur altérité contingente se trouvera entièrement réduite jusqu’à toucher l’identité fondamentale qui fera de chacune un miroir de l’autre. L’événement se situe exactement dans ce reflet, cette reconnaissance d’autrui comme soi.

En tant qu’événement, une tente rouge est une singularité. Elle résiste à toute tentative de définition, de description, de prédiction. Elle n’est déterminée que par cette durée et ce lieu que des femmes investissent ensemble. Et le voile rouge qui la signale à des observateurs extérieurs est comme l’horizon indépassable de l’événement qu’elle enferme. C’est une loi de cet espace-temps scellé ; ce qui advient sous la tente rouge ne sort jamais de la tente rouge.

« Tente rouge » est le nom d’une expérience inédite ; un nom qui peut recevoir une justification, une filiation historique et culturelle, bien que l’objet ou l’événement qu’il dénote, tout comme le nom lui-même, n’ait fort probablement aucune antériorité historique et culturelle précise. La première occurrence de ce « nom » se trouve, à ma connaissance, dans un roman d’Anita Diamant1. La Fille de Jacob nous conte une version romancée d’un épisode tout à fait anecdotique de l’Ancien Testament, celui qui évoque Dinah, l’unique fille du patriarche biblique Jacob. Quand le traducteur français met en avant le personnage principal du roman dans le titre qu’il choisit, l’auteur, quant à elle, entend mettre au centre de son récit non pas un personnage mais cet espace-temps hautement féminin qu’est la tente rouge. La tente rouge, c’est pour les femmes que met en scène Anita Diamant le lieu où elles s’isolent ensemble pendant la période de leurs règles2, où elles mettent au monde leurs bébés, où elles célèbrent la nubilité de leurs filles. C’est un lieu de repos, un lieu de joie, un lieu de fête. C’est sous la tente rouge, à l’écart des hommes, qu’elles livrent leurs secrets ; des secrets de femme dont la tente rouge matérialise le sceau. La tente rouge devient dès lors le symbole de ce qui appartient en propre aux femmes. La tente pour symboliser une forme de communion, le rouge
pour symboliser le sang, sang des règles, sang de l’enfantement, et donc les femmes.

Je ne suis pas la seule à qui la lecture de ce roman exceptionnel a donné envie d’avoir une tente rouge à disposition. Aux États-Unis, plusieurs femmes avaient déjà réalisé leur propre représentation de la tente rouge avant que la première tente rouge (au sens de structure physique et d’événement) ne voie le jour en France en 2008 à l’occasion des 6es Journées de Doulas de France.
Certaines pouvaient la voir comme un espace permanent auquel on peut accéder à loisir, d’autres comme un espace provisoire qui n’existe que le temps de la réunion des femmes. C’est cette dernière vision de la tente rouge que j’ai proposé pour la première fois en 2008. Un espace délimité par des tissus de couleur rouge3, joliment décoré, garni de coussins confortables, éclairé par des bougies,
approvisionné en douceurs et breuvages réconfortants. Un temps continu, dense, préservé des coupures intempestives, de ce qui distrait, détourne, décentre de soi, consacré à l’instant présent. Une bulle spatio-temporelle. Quant à moi, j’en serais la gardienne ; gardienne de son intégrité, de sa continuité, de son imperméabilité. Pour que les femmes qui s’y retrouvent se sentent contenues, en sécurité, en liberté.

Depuis ces premières tentes rouges, des dizaines de femmes en France et en Europe ont imaginé leur propre tente rouge, l’ont cousue, montée et agrémentée avec patience et passion et l’ont offerte à d’autres femmes, transmettant le bonheur et la fierté d’être femme par le jeu des reflets de leur beauté foncière, tissant les liens de la sororité.

Daliborka Milovanovic

Texte initialement publié dans le n°27 de la revue Rêve de femmes.

1 The Red Tent, traduit en français chez Laffont sous le titre La Fille de Jacob. Cette édition est épuisée et une nouvelle édition de la même traduction existe désormais sous le titre La Tente rouge disponible chez Charleston.
2 Les femmes qui vivent dans une grande proximité, comme c’est le cas des petites communautés des sociétés traditionnelles ou en Occident, des foyers où cohabitent plusieurs femmes, ont tendance à voir leurs règles apparaître au même moment.
3 Merci infiniment à Elizabeth Echlin qui a assemblé les tissus et conçu avec moi la décoration de la première tente rouge française.